« La logistique humanitaire est une école incroyable » : Norredine Zenati, de Bioforce à la RTS
Ancien élève Bioforce, promotion 2004, Norredine Zenati a construit son parcours entre missions d’urgence, sièges d’ONG et monde du privé. Aujourd’hui chef de la logistique de la Radio Télévision Suisse, il revient sur ce que Bioforce lui a transmis, sur la force des compétences humanitaires et sur les clés pour réussir une transition professionnelle sans renoncer à ses valeurs.
« J’ai revu ma promo il y a encore quelques semaines, comme chaque année. »
Après un bac génie STG électronique et quelques expériences professionnelles, j’ai voyagé. Puis je me suis posé des questions sur la manière dont je souhaitais m’engager dans la réalité géopolitique et géostratégique. C’est là que j’ai fait le choix de rejoindre Bioforce. Et je l’ai découvert d’une manière assez improbable : dans un train. J’ai discuté par hasard avec quelqu’un qui sortait de Bioforce et j’ai noté ce nom sur un bout de papier.
Bioforce, pour moi, c’était la rencontre de différents profils, de différents mondes, avec cette même vision et cette même envie. Et on reste toujours en lien avec ses amis Bioforce : j’ai revu ma promo il y a encore quelques semaines, comme chaque année.
J’ai vraiment aimé ces rencontres de profils, de genres, de cultures, d’âges différents. Je me suis nourri de tout ça. On avait de gros débats, parce qu’on ne venait pas tous pour la même raison à cet engagement humanitaire. Et ça renvoie toujours au parcours personnel, à ton histoire, à tes origines.
« La logistique humanitaire est une école incroyable… mais il faut savoir traduire ses compétences »
Des années de terrain
Après la formation, j’ai rejoint Médecins Sans Frontières pendant plusieurs années, puis Handicap International, Oxfam, Terre des Hommes. Sur le terrain, j’étais au Soudan, au Niger, en Centrafrique, au Kenya, en Birmanie entre autres. Toujours sur des fonctions logistiques, à tous les niveaux de la logistique. J’ai toujours été urgentiste et je n’ai jamais vraiment voulu m’affilier à une organisation en particulier. J’étais plutôt amoureux d’un mandat et d’un engagement, d’un projet en fait.
En 2010, j’ai fait mon premier passage au siège, à Handicap International, juste après le tremblement de terre en Haïti, comme référent logistique à la direction des urgences. J’étais au siège mais je restais dans la même dynamique, dans le même cœur d’engagement. Donc la transition après toutes ces années de terrain n’a pas été difficile. C’était une super aventure humaine : on était une quinzaine au départ et à la fin on était une centaine à la direction des urgences.
La bascule vers le privé
Pourquoi passer dans le privé ? D’abord une occasion, et aussi des questions d’ordre personnel. Et puis c’était aussi le moment. Soit tu restes toute ta vie dans l’humanitaire, et ça peut être un choix d’engagement, soit il faut prendre un virage.
La chance que j’ai eue, c’est qu’entre deux missions humanitaires j’ai régulièrement travaillé en Europe. J’ai gardé le lien avec le monde du privé, sinon tu décroches complètement. Ma première expérience avec une holding à Genève a été très riche et m’a permis de mieux appréhender les enjeux du monde du privé.
Aujourd’hui : chef de la logistique de la RTS
Aujourd’hui, je suis chef de la logistique de la Radio Télévision Suisse. Avec mes équipes dans différents secteurs d’activité, on accompagne la mise en œuvre opérationnelle des projets et j’interviens aussi sur des choix stratégiques au niveau national. J’ai une équipe de 10 personnes mais je travaille souvent avec beaucoup plus selon les opérations.
Sur la partie opérationnelle, on accompagne les productions de télé et de radio : événements en extérieur, concerts, festivals. On met à disposition les moyens mobiles et techniques, les studios d’enregistrement et tout le matériel nécessaire. On gère aussi toute la partie supply, les consommables, et j’accompagne l’optimisation des coûts. Une production coûte très cher, donc je crée des synergies entre les branches romande, italienne et alémanique de la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR). Je travaille aussi sur des projets internationaux avec la BBC, France Télévisions ou des coproductions avec Netflix.
Sur la partie stratégique, j’interviens très en amont dans les discussions avec les réalisateurs et les équipes de planification. Par exemple, on a commencé à préparer les Jeux olympiques bien avant leur déroulement. On réfléchit ensemble aux moyens techniques, aux équipements lourds, aux contraintes logistiques ou légales pour transporter le matériel.
Quand on produit un événement comme le Tour de Romandie, ce n’est pas juste une caméra dans un coin de rue : ce sont des véhicules, des car-régies, des équipements, et toute une logistique de support en cas de panne. En raison de notre mandat de radiotélévision nationale, on est tenu d’assurer une couverture 24h/24, 7j/7.
Ce que l’humanitaire apporte vraiment
La force du logisticien humanitaire, c’est d’être un touche-à-tout. Sur le terrain, on gère un parc informatique, les systèmes d’information, les services généraux, les achats, la logistique pure… Dans le privé, ce sont des métiers différents. Du coup, quand tu arrives dans une entreprise, tu as une vision beaucoup plus large. Tu n’es pas forcément expert de chaque domaine, mais tu comprends les enjeux et tu peux dialoguer avec tous les métiers. C’est pour ça que je dis souvent que, quand il sort de l’environnement humanitaire, le logisticien est presque « le roi du monde ». Parce qu’il s’est sensibilisé à tous ces métiers. Et d’ailleurs à la RTS, je suis identifié !
Conseils pour ceux qui veulent basculer vers le privé
Ce que je dirais aux humanitaires qui veulent rejoindre le privé, c’est d’abord de mettre en avant leurs compétences. On recrute sur des compétences. Ensuite tu déclines tes compétences à travers tes expériences : je sais maîtriser une chaîne d’approvisionnement, de l’achat à la distribution. Si, demain, vous me demandez d’acheter des médicaments ou des produits cosmétiques, je m’adapterai aux produits. Moi je suis un profil technique, vous me demandez de transporter de A à B, je transporte de A à B sans problème. Il faut aussi parler d’indicateurs et de résultats. Les entreprises veulent comprendre l’efficience : par exemple explique comment tu es passé de 15 à 30 000 personnes nourries quotidiennement en maitrisant tes coûts.
Autre conseil : être modeste. Il ne faut pas chercher forcément tout de suite à avoir les mêmes responsabilités que sur le terrain, mais prendre le temps de maitriser son environnement. Les volumes financiers ou les volumes en ressources humaines des interventions humanitaires peuvent s’apparenter à des grands projets pour une entreprise privée. Je conseillerais de minimiser les volumes traités, parce que cela peut faire peur, et insister sur ses compétences transversales.
Il faut aussi adapter son langage. Beaucoup d’entreprises ne comprennent pas les références du secteur humanitaire. Les situations rencontrées sur le terrain ne leur sont pas familières, notamment toute la déstructuration des contextes dans lesquels on opère. Il faut donc leur parler technique, et maitriser la terminologie qui leur est propre.
En résumé : reste dans tes valeurs, prends le temps de comprendre l’environnement que tu souhaites intégrer et adapte ton CV en conséquence.
